L'urbanisation à travers les époques

Pendant la plus grande partie de l'histoire, la ville a été une magnifique impasse, plafonnée par la quantité de nourriture que son arrière-pays pouvait lui céder. Puis quelque chose venu du sous-sol a crevé le plafond, et la ville est devenue la chose la plus productive que les humains aient jamais construite. Un même schéma traverse quatre époques : la vie économique ne cesse de se concentrer dans les villes, et la contrainte qui retient la ville ne cesse de changer, de la nourriture à la maladie, puis au prix d'un endroit où se loger. La force d'agglomération est constante, c'est le plafond qui se déplace.

Étape 1 sur 4

La ville sous le plafond alimentaire

Le débat sur le coût du logement se trouve ailleurs (pour savoir pourquoi le logement est cher aujourd'hui, voir Pourquoi le logement est-il si cher ?). Il en va de même de la question de savoir pourquoi le décollage industriel s'est produit là où il s'est produit (voir pour cela les Grandes Questions sur la Grande Divergence), et du récit de ceux qui ont émigré et de ce qu'il est advenu de leurs salaires. Ce fil raconte l'histoire des villes elles-mêmes.

« C'est une ville affairée, où des marchands viennent de tous les pays par mer ou par terre, et il n'en est aucune semblable au monde, sinon Bagdad, la grande ville de l'islam. »

— Benjamin de Tudèle, The Itinerary of Benjamin of Tudela, sur Constantinople, v. 1161

Chaque époque a sa capitale merveille du monde, Constantinople, Pékin, Delhi, Istanbul, la ville dont le voyageur n'arrive pas à croire qu'elle existe. Et pourtant, même ces capitales n'abritaient qu'une petite fraction de leur société. Presque tout le monde, dans toutes les civilisations prémodernes, vivait de la terre et la travaillait. Les plus grandes villes que le monde eût jamais vues se tenaient sous un plafond invisible, et ce plafond était fait de nourriture.

Le plafond a une cause simple. Une économie préindustrielle fonctionne avec le revenu solaire courant : la nourriture, le fourrage, le bois de chauffe, le vent et l'eau. Une ville est, par définition, une population qui ne produit pas sa propre nourriture. La taille de toute ville est donc plafonnée par deux choses : le surplus agricole que la campagne environnante peut lui céder, et la part de ce surplus qui peut atteindre la ville avant de se gâter. Une meilleure agriculture ou de meilleurs transports, un canal ou une route maritime côtière, relèvent le plafond. Rien dans l'économie organique ne le supprime. C'est pourquoi l'urbanisation prémoderne formait un plateau : la ville comme état, et non comme processus.

Les économistes y voient le tout premier stade de la transformation structurelle, le lent transfert du travail hors de l'agriculture et vers les villes qui définit la trajectoire de développement d'un pays. Le monde prémoderne est un monde bloqué sur la ligne de départ : l'agriculture est si gourmande en main-d'œuvre qu'il ne reste presque personne à installer en ville. L'appareil du développement qui nomme cette transition, avec le modèle de Lewis et son excédent de main-d'œuvre rurale, et le constat de Kuznets selon lequel l'urbanisation augmente avec le revenu, est le bon prisme, mais c'est un prisme conçu pour observer le plafond se soulever. À l'étape 1, il ne s'est pas encore soulevé.

Que mesurait même un « taux d'urbanisation » dans un tel monde ? Simplement la population urbaine rapportée à la population totale, et dans les grands foyers prémodernes, ce taux a à peine bougé pendant des siècles. La façon la plus nette de voir le plafond est de placer quatre de ces foyers côte à côte.

Taux d'urbanisation de quatre foyers prémodernes, 1500–1820 (Bairoch / de Vries / Rozman). Regardez la forme : les quatre restent bas et plats pendant la majeure partie de trois siècles, c'est le plafond de l'économie organique. La montée tardive de Londres, après 1700, en est la première fissure. Affichez les autres indicateurs dans l'explorateur complet pour voir la même divergence, vers 1750, dans les salaires et la production.

Prenons dans toute sa force la conception prémoderne de la ville, parce qu'elle était juste pour son monde. Dans cette conception, la ville est un centre de consommation. La richesse afflue vers la ville, sous forme d'impôt, de rente, de tribut ou de produit du commerce au long cours, et la ville la dépense. La cour, la cathédrale, la garnison, le grand marché : c'est là que le surplus d'une société est rassemblé et consommé. La fabrication, pour ce qu'elle était, restait dispersée dans les campagnes, dans de petits ateliers et au sein des ménages.

La vision de la ville de consommation décrit fidèlement une économie organique. Constantinople, Pékin, Delhi, les villes marchandes italiennes et flamandes : leur grandeur était réelle, leur dépendance envers l'arrière-pays aussi, et ces deux faits n'en font qu'un. Une grande ville était l'intérêt visible versé par une vaste campagne agricole. Quand la récolte manquait, la ville était la première et la plus durement affamée, parce qu'elle n'avait pas de champs à elle.

La ville prémoderne était réelle, grande à l'échelle de son monde, et plafonnée. L'attraction de l'agglomération était déjà là, car les gens se regroupaient pour l'échange, l'administration, la sécurité, le culte et la simple densité des occasions, mais la contrainte alimentaire maintenait le plafond bas, et la ville de consommation était le maximum qu'une société vivant du revenu solaire courant pouvait bâtir. Ce qui change, c'est le plafond. Et il est sur le point d'être crevé par quelque chose que l'on extrait du sol, sous la ville elle-même.

Quand une ville n'a plus à se nourrir de son propre arrière-pays, quand le grain arrive par le rail de mille cinq cents kilomètres de là et que l'énergie qui la fait tourner vient de veines de charbon et non de surfaces cultivées, la ville de consommation devient quelque chose que le monde n'a jamais vu : une ville qui produit. La première société à en bâtir une serait aussi la première à découvrir ce qu'il en coûte.

Étape 2 sur 4

La ville minérale

« Le point de vue qu'on a de ce pont… est par ailleurs caractéristique de tout le quartier. En bas, coule… l'Irk, mince cours d'eau, noir comme la poix et à l'odeur nauséabonde… par temps sec, il subsiste sur cette rive toute une série de flaques boueuses, fétides, d'un vert noirâtre… En amont du pont, s'élèvent de hautes tanneries, plus loin encore des teintureries, des fabriques de noir animal et des usines à gaz dont les eaux usées et les déchets aboutissent tous dans l'Irk… »

— Friedrich Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, sur Manchester, 1845

Engels décrit le lieu le plus productif de la planète. Manchester a vu sa taille multipliée par douze environ au cours de la révolution industrielle, et la Grande-Bretagne a franchi le seuil qui en a fait la première société de l'histoire humaine où la majorité des gens vivaient en ville. Et c'était un cimetière : l'espérance de vie à Manchester tournait autour de 26 ans, contre 38 dans les comtés ruraux.

Deux découplages ont crevé le plafond alimentaire. Le charbon est du revenu solaire stocké, des millions d'années de revenu solaire extraites du sol, et il a libéré la ville des surfaces qui l'avaient toujours bridée pour son combustible. Le rail et le bateau à vapeur ont découplé la nourriture de la ville de son arrière-pays local : Chicago pouvait se nourrir des Grandes Plaines, Londres du monde entier. Avec les deux contraintes levées à la fois, la ville a cessé d'être un lieu où le surplus était simplement dépensé pour devenir un lieu où il était produit. L'usine concentrait travail, capital et énergie en un seul site, et le salaire arrachait les gens à la terre plus vite qu'aucune ville n'avait jamais grandi. Pour la première fois, le taux d'urbanisation a grimpé, et il a continué de grimper.

Line chart of England's urban population share, 1600 to 1911, rising from 7.7 percent to 78 percent, crossing 50 percent in 1851, with an explicit dashed data gap from 1911 to 1950
Part de la population urbaine en Angleterre, 1600–1911 : une lente progression de 7,7 % à 21 % en 1750, puis la montée soutenue que décrit cette étape, qui franchit les 50 % d'urbains en 1851 et atteint 78 % en 1911 (la période 1911–1950 est laissée en blanc délibérément, car la redéfinition des limites de 1933 rompt la comparabilité avec la série antérieure). Sources : Jan de Vries, European Urbanization 1500–1800 ; estimations de E.A. Wrigley sur l'urbanisation anglaise ; rapports des recensements d'Angleterre et du pays de Galles, 1801–1911 (via Hansard 1911 ; Cambridge Group for the History of Population and Social Structure ; Vision of Britain).

Du côté de la production, c'est l'économie qui sort de la trappe malthusienne, cette boucle de rétroaction négative dans laquelle chaque gain de population ou de niveau de vie pesait davantage sur la contrainte foncière et finissait par être repris. La ville industrielle est la forme que prend cette sortie dans la géographie humaine. Le récit détaillé de l'explosion, avec la croissance de Manchester, le passage à une société majoritairement urbaine et l'écart brutal d'espérance de vie, forme l'ossature d'Histoire économique, chapitre 7 (La révolution industrielle), et la diffusion de la ville minérale hors de Grande-Bretagne traverse le chapitre 8 (L'industrialisation hors de Grande-Bretagne). Une mise en garde : pourquoi le décollage s'est produit d'abord en Grande-Bretagne est une question distincte, disputée dans le débat sur la Grande Divergence. Nous prenons ici le décollage comme le fait qui a crevé le plafond urbain.

La tradition anti-urbaine avait raison sur les coûts, et elle mérite d'être entendue dans sa propre voix avant qu'un verdict lui réponde. Engels et les réformateurs sanitaires n'exagéraient pas, pas plus que Dickens, qui a fait de Coketown une ville fictive dont les cheminées crachaient à jamais des « serpents de fumée ». La ville industrielle des débuts était mortelle. La mortalité urbaine dépassait la mortalité rurale, et les villes ne grandissaient que parce que l'immigration l'emportait sur les décès, sinistre arithmétique que les historiens appellent l'« effet cimetière urbain ». Le choléra traversait des quartiers sans égouts. Des enfants travaillaient quinze heures par jour. Le loyer d'une cave à l'eau contaminée achetait moins d'années de vie que n'en offrait une chaumière rurale avec son jardin. Les premières générations de la ville minérale ont payé un prix disproportionné pour un dividende de productivité que la plupart d'entre elles n'ont pas vécu assez longtemps pour toucher.

Derrière la critique sanitaire s'en trouvait une plus profonde : l'idéal agrarien jeffersonien, une véritable économie politique. Sa thèse est que l'indépendance que donne la propriété de la terre est la base matérielle de la vertu civique et de la liberté politique. Une république de fermiers qui possèdent leur propre sol ne se laisse pas facilement contraindre, parce que chaque foyer maîtrise sa propre subsistance. La ville, dans cette optique, est un lieu de dépendance : le salarié ne possède rien, peut être congédié à volonté, et constitue donc une mauvaise assise pour une cité libre. Factions, entassement et corruption s'ensuivent. C'est un argument sur le rapport entre propriété, autonomie et citoyenneté, et il faut lui répondre sur ce terrain.

Avis

L'idéal agrarien avait raison sur le coût et tort sur le verdict

L'intuition que les villes sont contre nature, corruptrices et insoutenables n'est jamais morte. Elle court de Jefferson aux mouvements de retour à la terre, jusqu'au discours actuel selon lequel « les villes, c'est fini ». Elle tire une réelle force morale des coûts bien réels de la ville industrielle des débuts. Elle perd la partie parce que la république agrarienne ne pouvait pas égaler ce que produisait la ville de production, et que les coûts qu'elle dénonçait ont fini par être éliminés par l'ingénierie, grâce aux égouts et à l'eau potable.

Les deux choses sont vraies : les coûts étaient réels, et les bénéfices de l'agglomération ont fini par l'emporter. Les villes mouroirs de 1845 sont devenues, en deux générations, les lieux les plus productifs de la planète, et les grands chantiers sanitaires victoriens, l'eau potable et l'investissement dans la santé publique ont transformé la surmortalité urbaine en avantage de mortalité urbaine. L'idéal jeffersonien a perdu la partie parce que ce que produisait la ville de production s'est révélé décisif : une république agrarienne ne pouvait pas égaler ce que fabriquait la métropole industrielle. La tradition anti-urbaine a nommé honnêtement les coûts et sous-estimé le dividende de l'agglomération.

La ville était désormais un moteur de production. Mais cela soulevait une question à laquelle personne n'avait vraiment répondu : pourquoi ? Pourquoi les usines se regroupaient-elles dans les mêmes villes, les mêmes quartiers, la même poignée de rues, au lieu de se répartir uniformément dans une campagne vide et bon marché ? La terre coûtait plus cher en ville. Quelque chose continuait d'attirer l'activité au même endroit, malgré le coût du sol qu'elle occupait. Un économiste de Cambridge allait donner un nom à ce quelque chose.

Étape 3 sur 4

Pourquoi l'activité se regroupe

« Lorsqu'une industrie a ainsi choisi une localité, elle a des chances d'y rester longtemps… Les secrets de l'industrie cessent d'être des secrets ; ils sont pour ainsi dire dans l'air, et les enfants apprennent inconsciemment beaucoup d'entre eux. »

— Alfred Marshall, Principes d'économie politique, 1890

« Dans l'air. » En une formule, Marshall a nommé la force qui avait rassemblé les usines malgré le prix du terrain urbain. Un savoir qui n'est écrit nulle part, le tour de main d'un métier, l'astuce qui marche, le fournisseur digne de confiance, flotte dans l'atmosphère d'un lieu où le métier est concentré, et on l'absorbe en y étant. C'est la force d'agglomération.

La réponse de Marshall, en 1890, tient en trois économies externes, des avantages qui viennent du regroupement dans son ensemble. La première est celle qu'il a rendue célèbre, les retombées de connaissances : dans un district industriel dense, les secrets du métier sont « dans l'air » et s'apprennent par la proximité. La deuxième est la mutualisation du marché du travail : un marché local étoffé pour les compétences spécialisées permet à une entreprise de trouver le travailleur dont elle a besoin et à un travailleur de trouver l'emploi suivant sans quitter la ville, si bien que les deux parties prennent le risque de se spécialiser. La troisième est le partage des intrants : des fournisseurs et des services spécialisés qu'aucune entreprise seule ne pourrait faire vivre deviennent viables quand de nombreuses entreprises les partagent. Les trois sont externes à l'entreprise individuelle mais internes à la ville, et c'est pourquoi l'activité s'entasse là où la terre est chère au lieu de se disperser là où elle est bon marché.

Jane Jacobs, dans The Economy of Cities (1969), a poussé la thèse plus loin et inversé l'ancien ordre causal. La vision orthodoxe voulait que la campagne produise et que la ville soit le lieu où l'on dépense le surplus : l'agriculture d'abord, les villes ensuite. Jacobs a soutenu l'inverse : les villes sont la source du travail économique nouveau, et ce travail nouveau transforme ensuite la campagne. Elle insistait sur la diversité entre industries, car la nouveauté naît de la recombinaison de métiers dissemblables entassés les uns contre les autres. Cela a ouvert un débat que le domaine mène encore : les gains viennent-ils de la spécialisation au sein d'une même industrie (les économies de « localisation », plus tard étiquetées Marshall–Arrow–Romer) ou de la diversité entre industries chère à Jacobs (les économies d'« urbanisation ») ?

Puis Paul Krugman, en 1991, a donné au regroupement un modèle formel, la nouvelle économie géographique, et a montré que l'agglomération n'a pas besoin d'être supposée : elle peut émerger. Prenez des rendements croissants au niveau de l'entreprise, ajoutez des coûts de transport et des travailleurs mobiles, et le modèle produit de lui-même un centre et une périphérie. Un petit avantage initial bascule en concentration auto-entretenue, parce que les entreprises veulent s'installer près du grand marché et que le grand marché se trouve là où les entreprises se sont déjà installées.

Le mécanisme repose sur la concurrence monopolistique avec économies d'échelle (sous la forme Dixit–Stiglitz). Une entreprise bénéficie de rendements croissants internes, c'est-à-dire d'un coût moyen plus bas quand la production augmente, si bien qu'elle veut une seule grande usine près du plus grand marché. Mais le marché est grand là où se trouvent les travailleurs, et les travailleurs vont là où sont les entreprises (et les salaires, et la variété des biens). Si l'on écrit les salaires réels en fonction de l'accès aux variétés net des coûts de transport, l'équilibre symétrique de « dispersion » devient instable en dessous d'un coût de transport critique : toute petite concentration élève les salaires réels locaux et attire davantage de travailleurs et d'entreprises dans une boucle cumulative, l'effet de marché intérieur. Au-dessus du coût critique, l'activité se disperse. En dessous, elle s'agglomère en un centre. L'emplacement du centre n'est pas fixé par les fondamentaux : l'histoire et le hasard le choisissent, puis les rendements croissants le verrouillent.

Intuition

Les entreprises veulent être là où sont les clients, et les clients (qui sont aussi des travailleurs) veulent être là où sont les emplois et les biens. Chacun attire l'autre, si bien qu'un lieu qui prend un peu d'avance creuse l'écart de lui-même, comme une boule de neige. Le lieu qui l'emporte relève surtout d'un accident de l'histoire. Ce qui n'est pas un accident, c'est qu'un lieu l'emporte largement et que les autres restent clairsemés. Voilà pourquoi l'activité économique s'agglutine au lieu de se répartir uniformément, même quand la terre vide est moins chère.

La filiation intellectuelle suit la séquence Marshall → Jacobs → Krugman, et elle chevauche deux ensembles de l'histoire de la pensée économique : Marshall du côté de la formalisation marginaliste (chapitre 5, §5.3, Marshall), et la nouvelle économie géographique de Krugman, avec la voix hétérodoxe mais assimilée de Jacobs, sur la frontière du pluralisme moderne (chapitre 17). Les données sur les districts industriels que Marshall généralisait, les villes cotonnières du Lancashire et la coutellerie de Sheffield, se trouvent dans le dossier même de la révolution industrielle.

La vision que Jacobs a renversée était l'orthodoxie, et elle n'avait rien d'absurde. La séquence classique du développement plaçait l'agriculture en premier et la ville en second : une société élève sa productivité agricole, le surplus libère des bras et des bouches, et c'est seulement alors qu'une ville peut grandir sur ce surplus. Dans ce récit, la ville est en aval, conséquence du succès de la campagne, lieu où le surplus agricole est rassemblé et dépensé. C'est exactement l'image de la ville de consommation de l'étape 1, promue au rang de théorie de la croissance : la terre produit, la ville suit. Pour l'économie organique, c'était vrai, et cela est resté l'hypothèse naturelle longtemps après que la ville minérale l'eut discrètement réfutée.

L'inversion de Jacobs est la surprise. Elle a soutenu, de manière controversée et sur des bases archéologiques, que les villes peuvent venir en premier : l'entassement dense de métiers dissemblables serait le lieu où s'invente le travail nouveau, et ce travail rayonnerait ensuite vers l'extérieur pour transformer l'agriculture. Que son archéologie des « villes d'abord » tienne ou non, l'argument plus profond a survécu et a remodelé le domaine : la ville est le lieu où la nouveauté est engendrée. L'agglomération que Marshall a nommée comme une force, et que Krugman a modélisée comme un équilibre, est, dans la lecture de Jacobs, le moteur même de la croissance.

Une fois le plafond alimentaire levé, l'économie de l'agglomération est la réponse établie du courant dominant à la question de savoir pourquoi les villes existent : la densité engendre des économies externes, et les trois canaux de Marshall, retombées de connaissances, mutualisation du marché du travail et partage des intrants, en sont le mécanisme, formalisé par Krugman et mesuré par la littérature moderne d'économie urbaine. Sur ce point, il n'y a pas de désaccord au niveau du cadre. Ce qui reste réellement ouvert se situe une couche plus bas : le poids relatif des trois canaux, et la question qui oppose Jacobs à Marshall, celle de savoir si les gains viennent surtout de la spécialisation au sein d'une industrie ou de la diversité entre industries. Ce sont de vrais différends sur la manière dont les gains apparaissent et sur leur ampleur, à l'intérieur d'un cadre où la densité est productive. La force libérée par la révolution industrielle a désormais un nom et un modèle.

Si la densité est à ce point productive, la ville moderne devrait être un triomphe sans ambiguïté. Elle l'est, et elle a un nouveau problème. Le plafond alimentaire a disparu pour de bon, mais un autre plafond a pris discrètement sa place, et celui-là n'est fait ni de surfaces cultivées ni de récoltes. Il est fait de plans de zonage, de terrain rare et du prix d'un endroit où se loger.

Étape 4 sur 4

L'économie urbaine moderne

« Les villes, ces agglomérations denses qui parsèment le globe, sont des moteurs d'innovation depuis que Platon et Socrate se chamaillaient sur une place marchande d'Athènes… La ville a triomphé. »

— Edward Glaeser, Des villes et des hommes, 2011

La thèse de Glaeser est que la ville est la plus grande invention de l'humanité, le lieu où la proximité démultiplie ce que les gens peuvent faire ensemble. La littérature moderne d'économie urbaine lui donne raison : les aires métropolitaines les plus denses sont plus productives, et une part non négligeable de cet écart est causale. Et pourtant, les villes les plus productives sont devenues les endroits où il est le plus ruineux de vivre. Les deux faits sont vrais à la fois, et la tension entre eux est le problème qui définit la ville moderne.

Premier temps, la prime de densité. La production par travailleur dans les métropoles les plus denses dépasse nettement la moyenne nationale, et la littérature sur l'élasticité d'agglomération constate qu'une part non négligeable de l'écart est réellement causale : dans la fourchette consensuelle, la productivité augmente de quelques pour cent à chaque doublement de la densité, une fois neutralisée la sélection des travailleurs qualifiés dans les grandes villes. Le mécanisme est celui de l'étape 3, retombées, mutualisation et partage, désormais mesuré. La prime de densité est réelle, et elle est importante.

Second temps, le plafond lui-même : la contrainte active s'est déplacée de la nourriture vers le logement. La ville prémoderne était plafonnée par le surplus que son arrière-pays pouvait lui céder. La ville moderne est plafonnée par la quantité de logements que son zonage, son foncier et sa vie politique la laissent construire. Quand les villes les plus productives ne peuvent pas ajouter des logements assez vite, la prime de densité ne va pas aux travailleurs sous forme de salaires réels plus élevés : ce sont les propriétaires fonciers qui la captent sous forme de rente. Le schéma classique de l'offre plafonnée le montre : un plafond réglementaire placé à gauche du point jusqu'où l'offre s'étendrait autrement transforme l'écart en un coin de rente pure, et le succès de la ville se traduit par une crise du coût du logement. C'est la dynamique des « villes superstars » : ces métropoles se détachent à la fois par les salaires et par le coût du logement, et le second annule une bonne partie du premier pour quiconque doit s'y installer pour en profiter.

La filiation remonte jusqu'ici aussi : l'idée que la valeur créée par la densité d'une ville revient à qui possède le sol en dessous est la théorie ricardienne tardive de la rente de localisation, l'argument de Henry George selon lequel la plus-value foncière non gagnée appartient à la communauté qui l'a créée. Ce cadrage de la terre comme institution a son foyer intellectuel dans la tradition institutionnaliste (Histoire de la pensée économique, chapitre 15). L'essor historique des villes superstars et des villes « mondiales » forme l'ossature d'Histoire économique, chapitre 18, §18.6 (les inégalités à l'intérieur des pays du monde riche), et le moment urbain d'après 2008 et d'après le Covid traverse le chapitre 19, §19.6 (la frontière des questions non résolues).

Deux questions sur la ville moderne restent ouvertes. La première est le télétravail. Si les retombées de connaissances qui rendent la densité productive peuvent passer par un écran, la prime de densité survit-elle à la grande expérience de travail à domicile de la pandémie ? Il existe une lecture tranchée selon laquelle « les villes, c'est fini », celle de l'« effet donut », qui voit les bureaux et la demande haut de gamme déserter les centres-villes, et une contre-lecture tout aussi sérieuse selon laquelle l'agglomération résiste, le travail hybride concentrant la prime du présentiel sur des jours moins nombreux et plus denses. Les données sont récentes et le verdict n'est pas encore rendu.

Avis

« Le télétravail a tué la ville » : une réévaluation prise pour une mort

L'affirmation de l'époque pandémique selon laquelle le travail intellectuel peut passer par un écran, si bien que la ville chère serait obsolète, repose sur des éléments réels : l'effet donut est mesurable. Mais la prime de densité qu'elle devrait effacer est importante et ancienne, et les premières données ressemblent davantage à un changement dans le lieu et la fréquence des regroupements qu'à la fin du regroupement. La prime est en cours de réévaluation, même si la question reste ouverte.

La seconde question ouverte est la mégapole du monde en développement. Lagos, Dacca et Kinshasa s'urbanisent à une échelle et à une vitesse que le monde riche n'a jamais connues, mais l'agglomération y apporte-t-elle la prime de productivité, ou la contrainte du logement et des infrastructures devient-elle active avant que le dividende n'arrive ? Il existe une inquiétude réelle, parfois appelée « urbanisation sans croissance » ou montée des « villes de consommation » : certaines mégapoles se rempliraient sans la base industrielle ou de services échangeables qui a rendu la ville historique productive, agglomérant la congestion sans la prime. L'appareil de la transformation structurelle qui encadre cette question est la même économie du développement que celle qui ouvrait l'étape 1, et elle se demande désormais si la mégapole moderne est un moteur ou un piège. La dynamique des inégalités propre aux villes superstars, où les gains se concentrent chez les habitants et les propriétaires fonciers déjà installés dans les villes gagnantes, court sous les deux questions.

Deux points sont tranchés et une frontière reste ouverte. La prime de densité est réelle et importante : les villes sont des moteurs de productivité, comme le dit l'appareil de l'agglomération. Et la contrainte active s'est déplacée de la nourriture vers le logement, puisque le plafond de la ville moderne est fait de zonage et de foncier. Que faire de cette contrainte du logement est une véritable controverse aux enjeux politiques bien actuels. Pour le différend sur l'offre, la politique des propriétaires-électeurs et la démarchandisation, le traitement complet se trouve dans Pourquoi le logement est-il si cher ?. Ici, la thèse est seulement historique : c'est la contrainte active de l'époque moderne, comme la nourriture était celle de l'époque prémoderne.

La prime de densité survit probablement au télétravail sous une forme modifiée et hybride, les retombées se concentrant sur des jours de présentiel moins nombreux, et la mégapole du monde en développement peut être un moteur, mais seulement là où la contrainte du logement et des infrastructures est résolue avant que la congestion ne dévore le dividende. Les deux questions restent vives et non tranchées.

Le plafond qui se déplace

  1. La ville de consommation sous le plafond alimentaire. La grande ville prémoderne était magnifique et plafonnée, sa taille contenue par le surplus agricole que son arrière-pays pouvait lui céder. La ville consommait, la campagne produisait.
  2. La ville minérale de production. Le charbon et le rail ont crevé le plafond alimentaire en découplant la ville de son énergie et de sa nourriture locales. La ville est devenue pour la première fois un moteur de production, au prix brutal que les premières générations ont payé de façon disproportionnée, avant que l'assainissement n'inverse la surmortalité urbaine.
  3. La force d'agglomération, nommée. Marshall a nommé les retombées, Jacobs a inversé l'ordre entre ville et campagne, et Krugman a modélisé le regroupement comme un phénomène qui émerge de lui-même : la discipline rattrapait la force que l'industrialisation avait libérée.
  4. La prime de densité moderne sous le plafond du logement. La prime est réelle et importante, et la contrainte active s'est déplacée de la nourriture vers l'offre de logements.

Mettez les quatre époques bout à bout, et une seule structure fait tout le travail. L'attraction de l'agglomération, la productivité de la densité, est une constante, présente et à l'œuvre à chaque époque. Ce qui change, c'est le plafond qui la contient. La nourriture plafonnait la ville de l'économie organique. Les coûts et les maladies de la ville minérale ont constitué le plafond de l'époque suivante, que l'ingénierie de la santé publique a fait reculer. L'offre de logements plafonne la ville superstar moderne. Une histoire organisée par époques, qui parcourt une période à la fois, ne peut pas le montrer, parce que le schéma tient à la succession des contraintes.

Le plafond actuel est le logement. Que le prochain déplacement vienne d'une technologie qui desserre le lien d'agglomération (le télétravail faisant passer les retombées par un écran) ou d'une échelle qui pousse la mégapole au-delà de ce que ses infrastructures peuvent suivre, la question a la même forme qu'elle a toujours eue : non pas si la vie économique continuera de se concentrer dans les villes, car elle le fera, mais quel nouveau plafond rencontrera le prochain type de ville. La ville s'est réinventée à chaque époque.