La Grande-Bretagne devait-elle s'industrialiser la première ?

Pendant un siècle, la réponse a été « le génie occidental ». Puis quelqu'un a regardé les chiffres, et la question s'est inversée.

Étape 1 sur 4

« Des points de départ globalement semblables »

« L'Europe occidentale et les régions les plus prospères d'Asie orientale… avaient atteint en 1750 des niveaux étonnamment semblables dans certaines formes cruciales de développement économique. »

— d'après Kenneth Pomeranz, Une grande divergence, 2000

Pendant l'essentiel du XXe siècle, le récit n'allait que dans un sens. L'Europe avait distancé l'Asie des siècles avant la vapeur, et l'écart était un fait de civilisation, profond. Pomeranz a remis les compteurs à zéro. Si les régions les plus avancées de l'Eurasie étaient encore comparables en 1750, la question n'est plus « qu'est-ce qui clochait en Chine ? » mais « quel événement précis, datable, s'est produit ensuite ? »

La « parité » est une affirmation mesurable. L'école californienne, celle de Pomeranz, de Bin Wong et de Jack Goldstone, la traduit en indicateurs qu'un historien peut chiffrer : salaires réels en équivalent argent, apport calorique quotidien, espérance de vie à vingt ans, taux d'urbanisation, production par habitant de grain et de tissu commercialisés. Sur ces indicateurs, le bas Yangzi de 1750 se situe près des Midlands anglaises. Le paysan du Suffolk et celui du delta qui entoure Shanghai consommaient des calories comparables, vivaient à peu près aussi longtemps et achetaient des quantités comparables de tissu.

Parité ne veut pas dire identité. La Chine avait des unités politiques plus vastes, un système financier moins développé et une science organisée selon d'autres principes. La thèse de Pomeranz est plus étroite que « c'était la même chose ». Sur les indicateurs de niveau de vie, l'écart que les historiens du XIXe siècle décrivaient comme ancien et civilisationnel n'existait pas encore. La série complète des données, avec la convergence à la veille de la divergence puis le décompte minutieux de ce qui a divergé, quand et de combien, forme l'ossature d'Histoire économique, chapitre 6 (La Grande Divergence).

Pourquoi reposer la question change tout

Ce nouveau départ renverse la charge de l'explication. Si l'Europe avait eu de l'avance pendant des siècles, la question naturelle serait « qu'est-ce qui clochait en Chine ? », et une longue tradition de réponses fondées sur la différence de civilisation se tient prête à la remplir : l'éthique protestante de Weber, la question de Needham, le prétendu manque de curiosité ou de discipline des Asiatiques. Si au contraire l'Europe et le Yangzi étaient comparables en 1750 et n'ont divergé qu'ensuite, la question devient « quel événement précis, datable, s'est produit au siècle suivant ? » Et les réponses possibles à cette question sont pour la plupart mécaniques : gisements de charbon, calories des plantations, rapports entre les prix des facteurs.

Prendre ce cadrage au sérieux

La forme forte de la thèse de Pomeranz (un écart pratiquement nul jusqu'en 1800) est contestée, et l'étape 4 apporte les objections quantitatives qui l'atténuent. Mais le geste de fond y survit. En 1750, les régions les plus avancées de l'Eurasie étaient assez comparables pour qu'aucune comparaison statique entre civilisations ne puisse expliquer pourquoi l'une d'elles, et pas les autres, a basculé dans une croissance durable par habitant. Il a fallu qu'il se passe quelque chose de précis.

Alors, pourquoi la Grande-Bretagne ? La réponse économique la plus nette tient à quelque chose de presque gênant tant c'est matériel. Les salaires. Le charbon. Et le hasard géologique qui a placé l'un et l'autre là où ils se trouvaient.

Étape 2 sur 4

Charbon bon marché, travail cher

« La révolution industrielle… a été inventée en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle parce qu'il était rentable de l'inventer là, alors qu'elle n'aurait pas été rentable en d'autres temps et en d'autres lieux. »

— Robert C. Allen, The British Industrial Revolution in Global Perspective, 2009

C'est l'affirmation économique la plus nette du débat sur la divergence, et elle est réfutable : faites passer les caractéristiques techniques réelles, les prix réels du charbon et les salaires réels des fileuses dans un calcul de flux de trésorerie actualisés, et les machines ne sont rentables que dans le Lancashire.

Le mécanisme porte un nom : l'innovation induite. La technologie ne tombe pas du ciel, elle s'invente là où l'inventer rapporte. La Grande-Bretagne du XVIIIe siècle était le seul endroit au monde où le travail était cher et l'énergie bon marché en même temps. Une spinning jenny qui remplace une main-d'œuvre coûteuse est rentable dans le Lancashire, alors que la même machine, face aux salaires et au bois de chauffage français, ne l'est pas. Le progrès technique orienté, c'est-à-dire la façon dont le biais factoriel de l'innovation réagit aux prix relatifs, est l'objet formel d'Économie, chapitre 13 (Théorie de la croissance). Les chiffres de salaires et de charbon sur lesquels repose réellement l'arithmétique d'Allen, à savoir la série de productivité Crafts-Allen, les trajectoires des salaires réels et le bilan de la transition énergétique, se trouvent dans Histoire économique, chapitre 7 (La révolution industrielle).

Bar chart of wage-to-energy-price ratio in leading cities, early 1700s: Newcastle 4.9, London 1.8, Amsterdam 1.4, Strasbourg 0.75, Paris 0.5, Beijing 0.2, Delhi shown as an explicit labeled gap
Rapport entre le salaire journalier d'un ouvrier du bâtiment et le prix de l'énergie, début du XVIIIe siècle. Les 4,9 de Newcastle valent 2,7 fois le niveau de Londres et plus de 6 fois celui d'Amsterdam, un écart de prix qui ne s'est constitué nulle part ailleurs sur terre. Source : R.C. Allen, « Why the industrial revolution was British », Economic History Review 64:2 (2011), fig. 4, recoupé avec le document de travail d'Allen (2006), fig. 4.

Supposons qu'une technologie candidate économise du travail au taux $a_L$ et consomme de l'énergie au taux $a_E$. Avec un salaire $w$ et un prix de l'énergie $p_E$, son adoption est rentable lorsque l'économie réalisée, nette du combustible brûlé, dépasse le coût fixe unitaire :

$$w \cdot a_L - p_E \cdot a_E > F$$

La thèse d'Allen est que la Grande-Bretagne était le seul pays où le rapport $w / p_E$ s'élevait assez pour faire franchir ce seuil aux technologies canoniques de la révolution industrielle.

Intuition

Une machine qui remplace un ouvrier doit économiser plus en salaires qu'elle ne coûte en combustible. La Grande-Bretagne était le seul pays où les salaires étaient assez élevés et le combustible assez bon marché pour que le calcul tombe juste. La machine a donc été inventée là où le calcul tombait juste.

Allen dans toute sa force

Prenez la thèse d'Allen dans sa forme dure, car c'est là qu'elle mord. Il mène explicitement le calcul des flux de trésorerie actualisés pour la France, pour la Chine (le Shanxi) et pour l'Inde, et montre que les technologies canoniques du début de la révolution industrielle étaient rentables à développer et à adopter dans le Lancashire, et non rentables partout ailleurs aux prix effectivement pratiqués. La spinning jenny, la water frame, la première machine à vapeur : chacune était rentable sur le papier en Grande-Bretagne et ne l'était pas sur le continent, où cet écart de prix faisait défaut.

Et cet écart de prix n'était la politique de personne. Remontez-en le fil, vous trouvez une chaîne de chances structurelles. La peste noire de 1348 a tué assez de travailleurs anglais pour pousser les salaires vers le haut pendant trois siècles, et la prime que Londres tirait du commerce atlantique les a maintenus élevés. Le charbon de Newcastle se trouvait au bord d'une eau à marée, si bien qu'on pouvait l'acheminer par cabotage presque sans transport terrestre, ce qui gardait l'énergie bon marché précisément là où le travail était cher.

La lecture honnête

Le mécanisme d'Allen est la pièce du puzzle la plus défendable sur le plan quantitatif. Il explique quelles technologies ont été développées, où et quand. Il explique aussi pourquoi l'imitation a tardé sur le continent, puisque la machine à vapeur n'y était réellement pas rentable tant que le prix du charbon n'avait pas baissé. Ce qu'il n'explique pas, c'est pourquoi la Chine, qui avait ses propres régions de charbon bon marché dans le Shanxi, n'a jamais mis au point de machines textiles économes en main-d'œuvre. La réponse habituelle est que le charbon du Shanxi se trouvait à des centaines de kilomètres des centres de la production textile chinoise, de sorte que l'écart de prix décisif dans le Lancashire ne s'est jamais constitué en un même lieu. C'est plausible, sans être inattaquable. Disons réel mais partiel : une théorie des technologies qui ont été construites, qui laisse ouverte la question de savoir pourquoi la construction ne s'est jamais arrêtée.

Une théorie des technologies qui ont été développées n'est pas encore une théorie qui dit pourquoi elles ne se sont pas essoufflées. La Chine des Song, l'Italie de la Renaissance et le Siècle d'or néerlandais ont chacun connu un élan de productivité pendant un siècle ou deux, puis se sont arrêtés. Pas la Grande-Bretagne. Pourquoi ?

Étape 3 sur 4

Une culture de la croissance

« Ce qu'il faut expliquer, ce n'est pas la révolution industrielle à proprement parler, mais sa durabilité : à la différence de toutes les efflorescences antérieures, elle ne s'est pas essoufflée et n'a cessé de se nourrir d'elle-même. »

— d'après Joel Mokyr, La Culture de la croissance, 2016

Mokyr concède toute la comparaison de l'école californienne et passe outre. Admettons que le Yangzi de 1750 valait le Suffolk, que la Chine des Song était aussi riche que celle des Qing, que l'Italie de la Renaissance était une merveille. Aucune de ces efflorescences ne s'est prolongée. L'énigme est de savoir pourquoi l'élan britannique, seul parmi elles, ne s'est jamais arrêté.

L'appareil de Mokyr marie l'économie institutionnelle et l'histoire des idées. Une croissance durable par habitant exige un processus qui produise sans cesse des technologies améliorant la productivité, et un processus qui se renouvelle lui-même exige des institutions sociales qui sélectionnent, transmettent et recombinent le savoir utile d'une génération à l'autre. Le cadre formel qui montre comment des institutions inclusives déterminent qui peut innover, et si les gains sont assurés, se trouve dans Économie, chapitre 18 (Économie institutionnelle). Les institutions que nomme Mokyr sont concrètes : la Royal Society et ses équivalents continentaux, les réseaux d'imprimeurs-éditeurs, le système des brevets et surtout la République des Lettres, qui franchissait les frontières et permettait à une découverte faite à Leyde d'atteindre un atelier de Birmingham.

La filiation est plus ancienne que Mokyr. Adam Smith avait déjà compris que le commerce et la recherche se renforcent l'un l'autre : une société marchande élargit le marché, le marché élargi approfondit la division du travail, et la division du travail approfondie multiplie à la fois les occasions et les récompenses de l'amélioration. La « culture de la croissance » de Mokyr est, en partie, le mécanisme smithien de la société marchande relu à travers deux siècles de théorie institutionnelle. La source classique, Smith sur la société marchande et la discipline qu'il a fondée autour d'elle, se trouve dans Histoire de la pensée économique, chapitre 3 (L'économie politique classique).

Deux lectures de la durabilité

Prise dans toute sa force, l'argumentation de Mokyr est structurelle. Le système chinois des examens impériaux canalisait les esprits les plus brillants de l'empire vers une carrière bureaucratique unique et unifiée, où l'avancement récompensait la maîtrise des classiques plutôt que la découverte dans la nature. Il n'existait sous les Qing aucun équivalent de la voie de Newton, de Hooke et de la Royal Society, où des résultats contestés circulaient, s'accumulaient et se multipliaient les uns par les autres. Et ce qui rendait cette voie possible, la République des Lettres (le réseau de correspondance de Hartlib, Mersenne et Leibniz, qui portait les idées d'un pays à l'autre plus vite qu'aucun souverain ne pouvait les poursuivre), dépendait de la fragmentation juridictionnelle de l'Europe. Aucun souverain ne pouvait à lui seul étouffer une idée sur tout le continent.

Deirdre McCloskey lit la même durabilité et en situe la cause ailleurs. Selon elle, ce ne sont ni les institutions ni le charbon, mais un changement dans la parole : « Un changement dans la manière dont les gens honoraient les marchés et l'innovation a causé la révolution industrielle, puis le monde moderne… Ce sont les idées, ou la “rhétorique”, qui ont causé notre enrichissement, et avec lui nos libertés modernes. » (Bourgeois Dignity, 2010.) Pour McCloskey, le basculement décisif est que le marchand et l'inventeur ont cessé d'être des figures de mépris pour devenir des figures de dignité, une revalorisation de la vie bourgeoise qu'aucun rapport entre prix des facteurs ne peut saisir. McCloskey et Mokyr s'opposent vivement sur le mécanisme, rhétorique honorée contre institutions qui transmettent le savoir, mais ils s'accordent sur ce qu'il faut expliquer : la durabilité, cet élan qui s'est nourri de lui-même.

Nécessaire, pas suffisant

Mokyr tranche là où Allen ne peut pas atteindre. Le raisonnement par les prix des facteurs, à lui seul, n'a rien à dire sur l'essoufflement des efflorescences antérieures, alors que celui des institutions du savoir en rend compte. Mais Mokyr va aussi trop loin. La France avait une République des Lettres, une Académie des sciences et sans doute une tradition scientifique formelle plus profonde que celle de la Grande-Bretagne, et la France ne s'est pas industrialisée la première. La République néerlandaise non plus, alors qu'elle abritait le réseau de savoir le plus dense de l'Europe du XVIIe siècle. La variable des institutions du savoir est vraisemblablement nécessaire et clairement pas suffisante. Elle dit pourquoi l'élan pouvait se maintenir. Pourquoi le Lancashire plutôt que Lyon, voilà une question hors de sa portée. Cette comparaison interne à l'Europe, avec le même continent, le même siècle, le même substrat intellectuel et des rythmes de décollage différents, est l'énigme décisive, et elle a sa propre Grande Question : La Grande-Bretagne contre la France : pourquoi l'une s'est industrialisée la première.

Allen comme Mokyr prennent l'Europe pour unité et se demandent pourquoi la Grande-Bretagne au sein de l'Europe. Il existe une question plus ancienne encore, celle à laquelle un biochimiste de Cambridge épris de la Chine a consacré sa vie : pourquoi l'Europe tout court ?

Étape 4 sur 4

Le verdict, et le retour à la normale

« Pourquoi la science moderne… n'a-t-elle connu son ascension fulgurante qu'en Occident, à l'époque de Galilée, sans se développer dans la civilisation chinoise ? Pourquoi, entre le Ier siècle av. J.-C. et le XVe siècle apr. J.-C., la civilisation chinoise a-t-elle été bien plus efficace que l'occidentale pour appliquer aux besoins pratiques la connaissance humaine de la nature… sans pour autant donner naissance à la science moderne ? »

— Joseph Needham, La Science chinoise et l'Occident : le grand titrage, 1969

Needham est la version de la question la plus difficile à esquiver, à cause de celui qui l'a posée. Biochimiste de Cambridge et sinophile, il a passé des décennies à recenser les antériorités scientifiques chinoises, et c'était l'homme le moins susceptible de faire passer en contrebande un triomphalisme européen. Quand lui demande pourquoi la science moderne a pris son essor en Occident et non en Chine, on ne peut pas balayer la question comme un préjugé eurocentré.

Deux variables structurelles sous-tendent toutes les versions sérieuses de la réponse. La première est la fragmentation politique. L'argument d'Eric Jones, en 1981, est que le système concurrentiel des États européens permettait à l'innovation et à l'hétérodoxie de survivre par la fuite : un souverain qui étouffait une idée ou un dissident le poussait simplement vers une cour voisine, où un rival était ravi de l'accueillir. L'empire chinois unifié pouvait réprimer par édit, et l'édit s'appliquait d'un bout à l'autre du territoire. Ce raisonnement traverse la République des Lettres de Mokyr et rejoint le cadre des institutions inclusives d'Acemoglu et Robinson, l'appareil qui relie la détention du pouvoir politique au caractère ouvert ou extractif de la vie économique. Le cadre formel se trouve dans Économie, chapitre 18 (Économie institutionnelle). La filiation intellectuelle qui l'a produit (de Veblen à Coase, puis Williamson, North et Acemoglu) se trouve dans Histoire de la pensée économique, chapitre 15 (La tradition institutionnaliste).

La seconde variable est celle des hectares fantômes, le nom que Pomeranz donne aux calories, au coton, au sucre et au bois que les plantations du Nouveau Monde fournissaient à la Grande-Bretagne, desserrant la contrainte foncière qui plafonnait toutes les économies organiques antérieures. Le mécanisme touche directement à la question de l'esclavage : le complexe des plantations comme système productif, et le débat sur la thèse de Williams, qui porte sur la part du capital industriel que ce complexe a réellement financée. C'est l'ossature d'Histoire économique, chapitre 9 (Le monde que l'Atlantique a fait : esclavage, abolition et après). Le fil des hectares fantômes est parcouru pour lui-même dans L'Occident s'est-il enrichi grâce à l'esclavage ? Et la forme forte de la thèse de Pomeranz sur la parité doit ici être atténuée : les reconstructions quantitatives de la production jusqu'en 980 menées par Broadberry, Guan et Li font passer l'Italie devant la Chine vers 1300 et l'Angleterre vers 1700, ce qui recule l'ouverture de l'écart d'au moins un siècle avant la machine à vapeur. Le geste de l'école californienne survit, sa thèse chronologique la plus forte ne survit pas.

La lecture civilisationnelle, dans toute sa force, et la réponse

« Tous ceux qui, élevés dans la civilisation européenne d'aujourd'hui, étudient les problèmes de l'histoire universelle, sont tôt ou tard amenés à se poser, et avec raison, la question suivante : à quel enchaînement de circonstances doit-on imputer l'apparition, dans la civilisation occidentale et uniquement dans celle-ci, de phénomènes culturels qui — du moins nous aimons à le penser — ont revêtu une signification et une valeur universelle ? »

— Max Weber, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, 1920 (avant-propos de l'auteur)

La lecture civilisationnelle a été le courant dominant de l'université pendant la plus grande partie du XXe siècle, et elle mène encore le débat public. La thèse de Weber est plus tranchante que ses versions populaires. Ce qui est apparu en Occident, et seulement en Occident, c'est « l'organisation rationnelle capitaliste du travail (formellement) libre », un système économique calculable et méthodique, et il est apparu sur le substrat d'un protestantisme ascétique tourné vers le monde, qui faisait du travail et de l'accumulation une vocation religieuse. Le calviniste attestait son élection par la réussite temporelle. Le confucéen attestait sa culture par le décorum rituel et les examens, l'hindou ses mérites accumulés par le renoncement ascétique. Même intelligence, même base de ressources, mais une forme d'âme différente, qui sélectionne des comportements économiques radicalement différents. Richesse et pauvreté des nations, publié par David Landes en 1998, ranime cet ensemble en termes culturels plutôt que théologiques : l'Europe avait l'éthique du travail, le taux d'épargne, l'alphabétisation, la curiosité, la discipline, et l'Asie, selon lui, avait le génie mais pas l'ensemble. Sa réanimation contemporaine est The WEIRDest People in the World de Joseph Henrich (2020) : les Européens de l'Ouest sont devenus exceptionnellement individualistes, analytiques et confiants envers les inconnus sous l'effet des politiques matrimoniales et familiales de l'Église médiévale, et c'est cet ensemble psychologique qui fait tourner l'économie moderne.

La lecture civilisationnelle ne résiste pas aux données, et trois éléments réunis la remplacent. D'abord, la parité : sur les indicateurs de niveau de vie de 1750, les paysans du Suffolk et ceux du Yangzi menaient des vies comparables, avec des calories, des durées de vie et du tissu comparables. La lecture civilisationnelle a besoin d'un signal profond de différence de civilisation qui apparaisse quelque part dans les données du XVIIIe siècle, et ce signal n'y est pas, puisque la divergence est postérieure à 1750. Ensuite, l'antériorité : pendant l'essentiel de l'histoire écrite, la civilisation chinoise a mené la technologie, avec l'imprimerie, la boussole, la poudre à canon, le papier, la fonte, le semoir, la charrue à versoir, le forage profond et le pont en arc segmentaire. La lecture de Weber ou de Landes a besoin d'une Chine incapable par nature civilisationnelle, et les faits regorgent de preuves du contraire. Enfin, les mécanismes qui fonctionnent réellement : les prix des facteurs, les institutions du savoir, les hectares fantômes et la fragmentation politique sont structurels et contingents, et ensemble ils expliquent la divergence sans jamais invoquer de variable civilisationnelle. La thèse de la fragmentation de Jones est la plus tranchante d'entre eux. Quand l'empereur Yongle a désarmé les flottes au trésor de Zheng He en 1433, la décision a été prise une fois et a valu pour tout l'empire. En Europe, quand Rome a condamné Galilée, les Hollandais l'ont imprimé, et quand la France a expulsé les huguenots, les Anglais les ont accueillis avec leurs compétences et leurs capitaux. La fragmentation garantissait seulement qu'aucun souverain ne pouvait à lui seul tuer une innovation.

« L'Angleterre a été le moteur de la révolution industrielle parce que ses institutions politiques et économiques étaient plus inclusives que partout ailleurs dans le monde… En 1760, la combinaison de tous ces facteurs, droits de propriété améliorés et nouveaux, infrastructures améliorées, régime fiscal transformé, meilleur accès au financement et protection vigoureuse des commerçants et des manufacturiers, commençait à produire ses effets. »

— Daron Acemoglu & James A. Robinson, Prospérité, puissance et pauvreté, 2012

Acemoglu et Robinson donnent à l'explication structurelle sa voix contemporaine la plus influente. La Glorieuse Révolution de 1688 a déplacé le pouvoir politique d'une élite dirigeante étroite vers une coalition plus large. Des institutions politiques inclusives ont alors engendré des institutions économiques inclusives : droits de propriété sûrs, exécution des contrats, marchés ouverts et un État qui ne pouvait pas exproprier arbitrairement. Leur lecture partage le rejet du génie civilisationnel commun à toute l'explication structurelle, mais elle reporte le poids explicatif vers 1688 et avant, en plaçant au centre la variable politico-institutionnelle. Savoir si le classement d'AJR, qui met les institutions en premier, l'emporte sur celui de Pomeranz, qui privilégie les ressources et la contingence, est un débat à part entière. Une autre Grande Question le mène : Pomeranz contre Acemoglu : quel type d'explication la Grande Divergence exige-t-elle ?

Branko Milanovic lit le présent à travers le même cadre de la fragmentation et des institutions. Pendant la plus grande partie des deux derniers millénaires, la Chine a été la première économie du monde ou l'une des premières. Les deux siècles de domination atlantique, de 1800 à 2000, sont l'anomalie historique. Dans son cadrage, l'essor chinois après 1980, traité dans Histoire économique, chapitre 17 (La réforme chinoise et le siècle asiatique), est le retour à la normale. Ce recadrage va trop loin tel qu'il est formulé. L'essor chinois est un rattrapage partiel au sein d'une économie mondiale encore structurée par des institutions, des monnaies et des technologies occidentales, si bien que le mot « normale » fait passer plus qu'il ne justifie. Mais la question qu'il soulève est la bonne, et elle reste ouverte ici. La divergence que nous expliquons depuis le début est-elle un événement historique unique, ou une perturbation passagère au sein d'une trajectoire plus longue ?

Le verdict

(La question posée ici est celle du débat public : la divergence a-t-elle résulté d'un génie civilisationnel occidental ? La comparaison interne à l'Europe, la Grande-Bretagne contre la France, a sa propre Grande Question. Le classement savant des cadres, Pomeranz contre Acemoglu et plus largement la joute entre Allen, Mokyr, Pomeranz et AJR, a lui aussi la sienne.)

Rien ne condamnait la Grande-Bretagne à s'industrialiser la première, au sens déterministe du terme. Chacune des contingences était réelle, et chacune aurait plausiblement pu ne pas se vérifier : le charbon de Newcastle au bord d'une eau à marée, les trois siècles de salaires anglais tirés vers le haut par la peste noire, l'Atlantique à portée de Bristol, une carte politique assez fragmentée pour garder les idées en mouvement. Retirez-en une seule, et la chronologie britannique s'effondre. Qu'une partie de l'Europe se soit industrialisée la première, au XVIIIe ou au XIXe siècle, est en revanche largement surdéterminé. La fragmentation politique, les institutions du savoir et les flux de ressources du Nouveau Monde ont ensemble placé l'Europe sur une trajectoire que les comparaisons statiques n'avaient pas vue.

Quant à la lecture par le génie civilisationnel elle-même, la réponse structurelle conjointe (Pomeranz sur la parité, Needham sur l'antériorité, Jones sur la fragmentation, Acemoglu sur les institutions inclusives, Allen sur les prix des facteurs, Mokyr sur les institutions du savoir, Pomeranz encore sur les hectares fantômes) suffit à la remplacer sans jamais invoquer de variable civilisationnelle. Le désaccord entre Allen, Mokyr, Pomeranz et AJR porte sur le facteur qui pèse le plus au sein d'un cadre commun de théorie de la croissance, et classer ces explications les unes par rapport aux autres revient à une autre Grande Question. La réponse que les faits historiques soutiennent aujourd'hui est plus proche de l'accident que du génie civilisationnel européen.

Les « hectares fantômes » de Pomeranz sont le point où cette question rejoint une question voisine. Les calories et le coton des plantations, qui ont desserré la contrainte foncière britannique, étaient produits par des personnes réduites en esclavage, et la part du capital industriel britannique que ce système a réellement financée fait l'objet d'une controverse acharnée. Ce débat se mène dans L'Occident s'est-il enrichi grâce à l'esclavage ? Deux autres Grandes Questions reprennent les fils laissés de côté ici : La Grande-Bretagne contre la France : pourquoi l'une s'est industrialisée la première et Pomeranz contre Acemoglu : quel type d'explication la Grande Divergence exige-t-elle ?