Ce que nous appelons « capitalisme » est-il un système ou plusieurs ?

Le mot remplit au moins quatre fonctions à la fois : un système de prix, un ensemble de types nationaux, une séquence longue de 500 ans, un rapport de classe. Les querelles sur le capitalisme portent le plus souvent sur la fonction que le mot est en train de remplir.

Étape 1 sur 4

Le capitalisme comme système de prix

« Le capitalisme est le système économique dans lequel les moyens de production appartiennent à des propriétaires privés et où les biens sont alloués par l'échange volontaire aux prix du marché. Tout le reste n'est que décor posé sur ce noyau : l'État-providence, la banque centrale, le code de gouvernance d'entreprise. »

— la définition type d'un cours d'introduction à l'économie

C'est la réponse que la plupart des lecteurs apportent avec eux. Elle est juste dans ses limites, et le reste de cette Grande Question porte sur l'étendue de ces limites.

Les actifs productifs appartiennent à des propriétaires privés. Chacun décide pour son propre compte de ce qu'il produit et de ce qu'il achète. Aucun bureau central ne fixe l'allocation. Ce sont les prix qui s'en chargent, en montant là où les biens sont rares et en baissant là où ils abondent, de sorte que des millions de décisions non coordonnées finissent par composer un ordre approximatif. Le couronnement formel en est le premier théorème du bien-être : sur des marchés concurrentiels, avec une information complète et en l'absence d'externalités, le résultat coordonné par les prix est efficient au sens de Pareto, c'est-à-dire qu'on ne peut améliorer la situation de personne sans détériorer celle de quelqu'un d'autre.

À l'équilibre concurrentiel $(p^*, x^*)$, chaque agent maximise sous sa contrainte budgétaire et tous les marchés s'équilibrent. Le premier théorème du bien-être énonce que cette allocation est efficiente au sens de Pareto :

$$\text{competitive equilibrium} \;\Rightarrow\; \text{Pareto-efficient allocation}$$

Le théorème est exact, et exactement aussi solide que ses hypothèses.

Intuition

Personne ne conçoit l'approvisionnement en pain d'une ville, et pourtant le pain arrive. Les prix portent juste assez d'information pour que des inconnus qui ne se rencontreront jamais puissent se coordonner : ce qui est rare, ce qui est demandé. Toute la thèse est là. Le capitalisme est l'organisation qui laisse le signal-prix faire la planification.

La science économique dominante sait déjà où ce cadre se rompt. Lorsque la production de l'un reporte des coûts sur un tiers, qu'il s'agisse de pollution, de congestion ou d'un risque non assuré, le prix est faux et la thèse de l'efficience tombe. Ce sont les défaillances du marché, et la discipline dispose d'un appareil pour les traiter. Mais cette réserve rapièce le système de prix de l'intérieur. Elle ne demande jamais si deux économies qui satisfont toutes deux au cadre du système de prix peuvent malgré tout être des systèmes différents, d'une manière qui compte.

L'appareil de l'offre, de la demande et du mécanisme des prix a son foyer formel au chapitre 2, §2.1 (La demande), et le catalogue des cas où les prix cessent de dire la vérité se trouve au chapitre 4, §4.1 (Externalités).

La version la plus solide : le problème de la connaissance chez Hayek

« Le caractère particulier du problème d'un ordre économique rationnel tient précisément au fait que la connaissance des circonstances dont nous devons faire usage n'existe jamais sous une forme concentrée ou intégrée, mais uniquement sous la forme de fragments dispersés de connaissances incomplètes et souvent contradictoires, que possèdent tous les individus séparés. »

— Friedrich Hayek, « The Use of Knowledge in Society », American Economic Review, 1945

Hayek donne au cadre du système de prix sa forme la plus aiguë, et ce n'est pas celle du manuel. Le problème économique auquel la société fait face, soutient-il, est l'usage d'une connaissance qu'aucun esprit ne détient jamais à lui seul. Les faits pertinents n'existent nulle part sous forme de liste : que telle machine soit à l'arrêt, que telle boîte de graisse puisse en remplacer une autre, que ce client veuille être livré mardi. Ils vivent dans la tête des gens sur place, et ils changent d'heure en heure. Un planificateur central devrait tout rassembler, en temps réel, et il échouerait non faute de puissance de calcul, mais parce que cette connaissance est par nature dispersée et en partie tacite. Le système de prix est la réponse de Hayek à cette impossibilité. Qu'une mine soit inondée dans un coin de l'économie ou qu'un nouvel usage de l'étain apparaisse, le changement se propage sous la forme d'une variation de prix, et tous ceux qui font commerce de l'étain s'ajustent sans jamais apprendre pourquoi. Le prix est une statistique suffisante de tout ce qu'ils ont besoin de savoir. Pour Hayek, c'est cela que le capitalisme est. Un système est capitaliste dans la mesure où il laisse les prix porter la connaissance qui coordonne. Tout ce que l'étape 2 appellera « variation institutionnelle », il le rangerait dans l'ingénierie de la même machine : tant que le signal-prix fait la planification, le reste est affaire de détail.

C'est faire porter beaucoup de poids à un seul mécanisme. L'étape suivante demande pourquoi, si la coordination par les prix suffit à tout expliquer, l'Allemagne et les États-Unis fonctionnent avec des mécanismes visiblement différents et le restent pendant des décennies. Le cadre de Hayek n'a pas de place pour cette question. Il est construit pour voir la différence entre la coordination par les prix et le commandement central.

Où cela nous mène

Le cadre du système de prix est juste comme condition nécessaire et incomplet comme condition suffisante. Aucune des organisations que l'une ou l'autre des littératures présentées plus loin appelle « capitalisme » ne se passe de la coordination par les prix et de la propriété privée des actifs productifs. Ce minimum est commun à tous les cas. Mais savoir qu'un système présente ces deux traits ne dit pas si l'économie sociale de marché allemande et le capitalisme d'État chinois forment un même système en un sens qui mérite le mot. Gardons donc le cadre du système de prix comme la couche où « un seul système » est vrai. Il existe d'autres couches, et « plusieurs systèmes » y devient vrai. Adam Smith a été le premier à poser cette question à la société commerciale, en se demandant de quel genre de système il s'agissait. La généalogie passe par Histoire de la pensée économique, chapitre 3 (L'économie politique classique), et le cadre de la coordination par les prix a lui-même été affûté en appareil formel par la révolution marginaliste (chapitre 5), dans la filiation de laquelle se tient Hayek. Il existe une réponse rivale que le cadre de Smith n'affronte jamais vraiment, celle qui définit le capitalisme par le salariat. Elle attend au chapitre 4 (Marx), et l'étape 3 lui donne la parole.

Si la coordination par les prix était tout, pourquoi l'économie allemande repose-t-elle sur le financement bancaire de long terme et sur des participations croisées patientes, quand l'américaine repose sur les marchés d'actions et sur des capitaux sans attache durable ? Pourquoi le Japon forme-t-il ses travailleurs au sein des entreprises, et la Grande-Bretagne par des diplômes transférables ? Variation de surface sur un seul système, ou machines différentes qui se trouvent porter le même nom ? L'étape suivante confie la question à ceux qui ont bâti leur carrière sur la mesure de cette différence. Son terrain historique se trouve dans Histoire économique, chapitre 5 pour le monde commercial atlantique d'avant l'industrie, et au chapitre 7 pour le premier capitalisme industriel, celui de la Grande-Bretagne. Le commerce au long cours que Braudel tenait pour le capitalisme proprement dit se voit sur la carte des routes commerciales atlantiques.

Étape 2 sur 4

Le capitalisme comme type comparatif

« Il s'agit d'une économie politique centrée sur l'entreprise, qui considère les firmes comme les acteurs centraux d'une économie capitaliste… La distinction fondamentale que nous établissons oppose deux types d'économies politiques, les économies de marché libérales et les économies de marché coordonnées, qui constituent des idéaux-types situés aux pôles d'un spectre le long duquel de nombreux pays peuvent être rangés. »

— Peter Hall & David Soskice, Varieties of Capitalism, 2001

C'est l'énoncé fondateur du programme des variétés du capitalisme, la réponse type à notre question du côté de la politique comparée. La thèse est que les économies capitalistes riches se répartissent en un petit nombre de types stables et cohérents en interne. Le programme a depuis largement dépassé les deux types d'origine.

Le moteur analytique est ici la complémentarité institutionnelle : le rendement d'une institution dépend de la présence d'une autre. L'emploi de long terme vaut davantage pour une entreprise quand un capital patient lui permet de traverser les retournements de conjoncture. Le financement bancaire patient est soutenable quand les participations croisées mettent les dirigeants à l'abri des OPA hostiles. La formation des salariés à des compétences propres à l'entreprise est rentable quand la fixation des salaires est coordonnée, de sorte qu'un concurrent ne peut pas débaucher le salarié formé moyennant une petite prime. Voilà pourquoi ces configurations sont des équilibres, entretenus parce que leurs pièces se renforcent mutuellement, et rigides pour la même raison.

L'appareil qui traite les institutions comme la contrainte active se trouve au chapitre 18, §18.2 (Nouvelle économie institutionnelle : le cadre de North), avec la distinction entre institutions inclusives et extractives au §18.4. L'idée que des ensembles institutionnels différents produisent des profils d'innovation différents renvoie au chapitre 13, §13.5 (Aghion-Howitt : croissance schumpétérienne).

Trois lectures des mêmes données comparatives

Les variétés du capitalisme : deux équilibres

Dans le schéma de Hall et Soskice, le monde capitaliste riche se ramène à deux manières cohérentes d'organiser les relations de l'entreprise, et chacune est un équilibre au sens strict. Dans une économie de marché libérale (les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Irlande, l'Australie, le Canada), les entreprises se coordonnent surtout par des marchés concurrentiels et des relations sans engagement durable : financement par actions auprès d'actionnaires dispersés, marchés du travail fluides, compétences générales et transférables, fixation des salaires décentralisée au niveau de l'entreprise. Dans une économie de marché coordonnée (l'Allemagne, l'Autriche, les pays nordiques, le Japon), les entreprises se coordonnent par des institutions hors marché : financement bancaire de long terme et participations croisées qui libèrent les dirigeants de l'horizon trimestriel, organisations patronales et comités d'entreprise, formation professionnelle organisée par branche, salaires négociés pour l'ensemble de l'économie. Chaque ensemble tient debout et produit un avantage comparatif distinct. Là où l'économie libérale jette capital et travail dans l'innovation radicale, celle qui crée des marchés (biotechnologies, logiciel, pari financé par le capital-risque), l'économie coordonnée excelle dans l'amélioration incrémentale et de haute qualité des machines-outils, de la chimie de spécialité ou des voitures haut de gamme, là où le capital patient et un stock profond de compétences propres à l'entreprise s'accumulent sur des décennies. Un travailleur n'investira des années dans une compétence étroite et propre à une entreprise que si les institutions (protection de l'emploi, salaires coordonnés, système de formation qui certifie la compétence) rendent ce pari sûr, et une entreprise ne financera un long apprentissage que si un capital patient lui permet d'attendre le rendement. Retirez une institution et les autres perdent pied, ce qui explique que ces ensembles ne voyagent pas : on ne greffe pas l'apprentissage allemand sur un marché du travail américain en espérant que la greffe prenne. Qui part des institutions prédit le profil d'innovation, la dispersion des salaires, la manière dont chaque économie traverse une récession, et ces prédictions se sont largement vérifiées : les économies libérales dominent les secteurs d'innovation radicale, les économies coordonnées les niches d'exportation de produits manufacturés haut de gamme.

L'État développeur : un type que l'opposition binaire a manqué

Chalmers Johnson, Robert Wade et Alice Amsden ont étudié les essors d'après-guerre du Japon, de la Corée, de Taïwan et de Singapour, et y ont trouvé une configuration que l'opposition entre économies libérales et coordonnées ne peut pas contenir. L'État n'y est pas un arbitre qui fixe les règles puis se retire : c'est un joueur. Une administration pilote comme le MITI japonais ou le Bureau de planification économique coréen alloue le crédit, choisit les secteurs et oriente l'investissement par ce que Johnson appelait l'orientation administrative. Les anciens régimes de substitution aux importations distribuaient des subventions sans discipline. L'observation décisive d'Amsden est que les États d'Asie de l'Est faussaient délibérément les prix, mais liaient chaque subvention à un test de performance exigeant : exporter, atteindre les normes du marché mondial, ou perdre le soutien. Wade parlait de gouverner le marché, c'est-à-dire d'utiliser le pouvoir de l'État pour construire des avantages comparatifs qui n'existaient pas encore. C'est un quatrième type d'équilibre, avec ses propres complémentarités (forte capacité de l'État, finance disciplinée, ciblage des exportations), et c'est l'amendement amical que le programme des variétés du capitalisme a fini par devoir absorber. Il sème aussi un doute : si la typologie doit se doter d'un nouveau type pour chaque région qui n'entre pas dans les cases, les types d'origine étaient-ils si nets ?

Des dimensions aux frontières floues : Amable et Esping-Andersen

Bruno Amable a posé la question dans l'autre sens. Au lieu de partir de deux idéaux-types et d'y ranger les pays, il a noté les économies riches sur cinq dimensions institutionnelles, à savoir la concurrence sur les marchés de produits, les institutions du marché du travail, le système financier, la protection sociale et l'éducation, puis il a laissé les groupes se dégager des données. Ils ne se sont pas répartis en deux. Ils se sont répartis en cinq : un modèle fondé sur le marché, un modèle continental européen, un modèle social-démocrate, un modèle méditerranéen et un modèle asiatique, avec des frontières plus souples et plus floues que ne le laissait entendre la ligne nette entre économies libérales et coordonnées. Gøsta Esping-Andersen était parvenu à la même forme dix ans plus tôt du côté de la protection sociale. Il classait les pays selon le degré auquel l'État-providence démarchandise, c'est-à-dire permet à une personne de traverser une période de chômage, de maladie ou de vieillesse sans vendre sa force de travail au prix qu'offre le marché, et il avait trouvé trois mondes de l'État-providence : un monde libéral de filets de sécurité minimaux sous condition de ressources, un monde conservateur d'assurances sociales qui préservent le statut, et un monde social-démocrate de prestations universelles et élevées. Ces trois mondes traversent la typologie de la production, si bien qu'un pays peut se trouver dans un groupe pour la finance et dans un autre pour la protection sociale, ce qui montre que les dimensions bougent en partie indépendamment au lieu de se verrouiller en deux types maîtres. La leçon de ce côté est méthodologique : un regroupement institutionnel réel existe, mais que l'on voie deux types, cinq ou un dégradé continu dépend des dimensions que l'on pondère et de la fermeté avec laquelle on trace les lignes. Les groupes sont réels. Le chiffre deux, lui, était une hypothèse.

Scatter plot of 21 OECD economies on employment-protection strictness versus stock-market capitalization, colored by Amable's five capitalism clusters, with Anglo-liberal and Continental-coordinated centroids marked
Le groupe fondé sur le marché et le groupe continental européen se séparent nettement sur les deux dimensions institutionnelles, mais les économies asiatiques, sociales-démocrates et méditerranéennes occupent chacune leur propre région au lieu de se fondre dans l'un ou l'autre pôle : cinq groupes, pas deux. La donnée de capitalisation boursière manquante pour la Grèce apparaît comme une lacune assumée plutôt que comme une estimation. Sources : base de données OECD Indicators of Employment Protection (1998) ; Banque mondiale, World Development Indicators, capitalisation boursière (1999) ; Amable, The Diversity of Modern Capitalism (2003), tableau 5.1.

Ce qui résiste aux faits

La synthèse, ce sont des dimensions structurées en groupes. Le regroupement existe : le pôle anglo-libéral et le pôle continental coordonné sont robustes, ils apparaissent quelle que soit la façon de découper les données, et la prédiction selon laquelle ils n'innovent pas de la même manière tient raisonnablement bien. « Les types existent » survit donc. Le binaire net de l'énoncé de 2001, lui, ne survit pas : l'État développeur et les hybrides post-soviétiques ont obligé la typologie à ajouter des pièces, et la méthode d'Amable montre que les cloisons entre ces pièces sont plus minces qu'on ne les avait d'abord dessinées. Poussez jusqu'à la question de paramètre encore ouverte, celle de savoir à quel point ces économies ont convergé depuis 1980, et la réponse est : en partie. Les institutions financières et la gouvernance d'entreprise ont glissé presque partout vers le modèle libéral, avec la diffusion de la valeur actionnariale, des marchés d'actions et des capitaux mobiles. Mais l'État-providence et les institutions du marché du travail se sont révélés durables, ancrés dans des politiques intérieures qui n'ont pas fondu. À cette couche, la littérature de politique comparée a donc eu raison de dire que la variation est profonde et que les équilibres sont stables, et tort de dire qu'elle se présente en deux types nets. Les données qui fondent tout cela se trouvent dans les industrialisations divergentes de l'Allemagne, du Japon et des États-Unis, dans Histoire économique, chapitre 8, dans les variantes d'après-guerre que sont les Trente Glorieuses, le Wirtschaftswunder et le miracle japonais, au chapitre 14, et dans le cas du capitalisme d'État chinois, sorti net des frontières de 2001, au chapitre 17, §17.1. Vous pouvez mettre côte à côte les longues trajectoires de croissance de ces économies sur la carte du PIB (comparez les annotations DEU, JPN, USA, KOR et CHN). Il faut signaler honnêtement une lacune : Hall, Soskice, Amable et Esping-Andersen travaillent en économie politique comparée, si bien que le point le plus proche qu'atteigne le livre d'histoire de la pensée économique est la tradition institutionnaliste de Veblen à Acemoglu, dans Histoire de la pensée économique, chapitre 15, et ces sources primaires sont donc citées directement.

Chaque mot de cet argument se situait à l'altitude du présent : les pays riches, les quarante dernières années, une typologie de formes coexistantes. Prenez du recul vers un horizon plus long, celui du capitalisme comme réalité dotée d'une histoire de cinq cents ans, et la question change de forme. L'étape 3 la confie aux historiens et aux hétérodoxes, pour qui « capitalisme » désigne une séquence, ou une anomalie, ou un rapport de classe que le détail institutionnel effleure à peine.

Étape 3 sur 4

Le capitalisme comme séquence historique

« Un capitalisme sans opposition est livré à ses propres ressources, parmi lesquelles ne figure pas la retenue… Le système capitaliste est aujourd'hui frappé d'au moins cinq désordres qui s'aggravent et pour lesquels aucun remède n'est à portée de main : le déclin de la croissance, l'oligarchie, l'asphyxie de la sphère publique, la corruption et l'anarchie internationale. »

— Wolfgang Streeck, How Will Capitalism End?, 2016

Streeck a contribué à bâtir le programme des variétés du capitalisme de l'intérieur, puis il est passé au cadre de la sociologie historique après 2008, et ce déplacement est en soi un élément de preuve.

Il n'y a pas ici de modèle formel à condenser : la périodisation relève de l'économie politique comparée et de l'histoire économique. La distinction porte sur deux formes de thèse. L'étape 2 a avancé une thèse de typologie : le capitalisme se présente en quelques configurations coexistantes, chacune cohérente en interne, toutes présentes au même moment. Cette étape avance une thèse de périodisation : ce que nous appelons capitalisme est une séquence de régimes, chacun doté de sa propre logique d'accumulation, séparés par des ruptures qui surviennent quand les contradictions internes d'un régime s'accumulent au-delà de ce que les institutions peuvent contenir. Les deux thèses répondent à des questions différentes, « à quoi ressemble le capitalisme aujourd'hui ? » d'un côté, « qu'a été le capitalisme au fil des siècles ? » de l'autre, et chacune a des preuves pour elle. Les tenir séparées, c'est la moitié du travail de la synthèse.

Les théoriciens de la périodisation

Streeck : trois régimes d'après-guerre

Lisez le monde riche depuis 1945 comme un seul récit, et il se découpe nettement en trois. Le premier régime, de 1945 à 1973 environ, fut celui du capitalisme marié à la démocratie : plein-emploi, part salariale croissante, État-providence en expansion, capital et travail liés par un compromis qui assurait à la fois le profit et une prospérité largement partagée. Le mariage s'est rompu dans la stagflation des années 1970. Le deuxième régime, d'environ 1980 à 2008, fut la sortie unilatérale du capital hors de ce pacte, le tournant hayékien : les marchés furent libérés, la finance déchaînée, la part salariale baissa et les inégalités montèrent, chaque crise de l'ancien compromis étant ajournée par une nouvelle expansion du crédit, d'abord la dette publique, puis la dette privée, puis le bilan de la banque centrale. Et le troisième régime, ouvert en 2008, est un interrègne, une phase entropique où ni le compromis du libéralisme encastré ni la machine de croissance néolibérale ne peuvent être restaurés, et où le système avance en boitant sans logique stabilisatrice. Les points de rupture se voient dans les données sur la part du travail, la financiarisation et les inégalités, et ils ne tombent pas là où un récit de croissance régulière les placerait.

Arrighi : quatre cycles systémiques

Giovanni Arrighi élargit le champ de quatre siècles supplémentaires. La longue histoire du capitalisme, soutient-il, est une succession de cycles systémiques d'accumulation, chacun organisé autour d'une puissance hégémonique et chacun s'achevant de la même manière. Un centre dominant préside à une expansion matérielle du commerce et de la production : ce fut Gênes, puis les Provinces-Unies, puis la Grande-Bretagne, puis les États-Unis. Quand cette expansion épuise ses profits, le capital se retire des marchandises vers la finance, et une expansion financière couronne le cycle juste avant que la puissance du centre ne passe à un rival en ascension. Le « capitalisme », dans ce récit, est le motif de leur succession, l'automne récurrent où la puissance en place se fait financière. Pour Arrighi, la financiarisation de l'économie américaine se lit comme l'automne du cycle américain. La question ouverte est de savoir si un cycle centré sur l'Asie lui succède ou si le schéma des quatre cycles atteint lui-même sa limite.

Braudel : l'étage supérieur

Fernand Braudel coupe la chose en deux. En bas se trouve l'économie de marché du quotidien : le monde transparent des foires locales et des petits marchands, des acheteurs nombreux et des vendeurs nombreux, où la concurrence est réelle et où les prix se forment au grand jour. C'est le monde que décrit le cadre du système de prix de l'étape 1, et Braudel insiste : ce n'est pas ce qu'il entend par capitalisme. Le capitalisme proprement dit vit à l'étage supérieur, dans la zone d'ombre du commerce au long cours, du monopole et de la haute finance, où les grandes maisons marchandes opéraient grâce à une information privilégiée, où le pouvoir politique faisait plier les règles et où les grandes fortunes se bâtissaient en échappant à la concurrence. Si Braudel a raison, l'essentiel de ce qu'un cours d'économie étudie sous le nom de « capitalisme » est le rez-de-chaussée, et le mot a été discrètement accroché au mauvais étage.

Les cadres historiques hétérodoxes

Polanyi : la grande transformation et le double mouvement

Karl Polanyi récuse la prémisse de départ que tous les autres tiennent pour acquise, à savoir que le marché autorégulateur serait une condition naturelle que le capitalisme se contenterait de laisser s'épanouir. Pendant toute l'histoire humaine antérieure au XIXe siècle, soutient-il, l'économie était encastrée dans les relations sociales : la production et l'échange étaient régis par la parenté, la coutume, la religion et l'obligation, et les marchés restaient un trait marginal et surveillé. Ce qui s'est passé dans la Grande-Bretagne du XIXe siècle fut une tentative, sans précédent historique et finalement utopique, d'inverser cet ordre, de désencastrer le marché et de mettre la société à son service. Le mécanisme en fut la création de trois « marchandises fictives », la terre, le travail et la monnaie, des choses jamais produites pour la vente que le marché tenait pourtant à tarifer comme si elles l'étaient. La tentative se minait elle-même. Traiter les êtres humains, la nature et le pouvoir d'achat comme de pures marchandises, c'est menacer de les broyer jusqu'à l'anéantissement, et la société se défend. Cette réaction est le double mouvement : la défense spontanée et multiforme par laquelle la société se protège du marché sans frein, avec les lois sur les fabriques, les syndicats, la banque centrale, l'État-providence et, sous ses formes les plus sombres, le fascisme. Lu à travers Polanyi, le compromis d'après-guerre fut le double mouvement qui réussit, le tournant néolibéral fut le marché qui s'arrachait de nouveau à la société, et les convulsions d'après 2008 sont le contre-mouvement protecteur suivant, qui cherche encore sa forme politique. Dans ce cadre, le capitalisme est une expérience du XIXe siècle, brève, violente et instable, dont nous vivons encore les conséquences.

Wallerstein : un seul système-monde

Immanuel Wallerstein renverse la question. L'erreur, selon lui, est de prendre l'État-nation comme unité d'analyse, et donc de se demander si les économies allemande et américaine sont des capitalismes différents. Il n'a jamais existé qu'un seul capitalisme, et c'est un système-monde : une division transnationale unique du travail qui a pris forme au cours du long XVIe siècle et qui est restée la même dans sa structure essentielle depuis lors. Cette structure est une hiérarchie de zones : un centre qui s'approprie la production à hauts salaires, haute technologie et hauts profits, une périphérie enfermée dans l'extraction à bas salaires de matières premières et de travail, et une semi-périphérie prise entre les deux, qui joue les deux rôles et stabilise l'ensemble. La richesse du centre et la pauvreté de la périphérie sont produites ensemble, par les mêmes flux de valeur à travers le même système. La variation entre économies libérales et coordonnées que l'étape 2 a mesurée est donc, pour Wallerstein, réelle mais secondaire : c'est une variation à l'intérieur du centre. La ligne structurellement décisive passe entre le centre et la périphérie dont il vit, avec Boston et Francfort du même côté, et savoir qui occupe quelle zone, et comment la frontière se déplace au fil des siècles, est la seule question sur les « variétés » qui compte.

Le cadre marxien : un rapport de classe

Pour la tradition marxienne, le trait qui définit le capitalisme est sa structure de classe : une société est capitaliste quand la plupart des gens vivent de la vente de leur force de travail à d'autres, qui possèdent les moyens de production et s'approprient le surplus que ce travail produit. Tout ce que l'étape 2 a catalogué n'est, de ce point de vue, qu'une variation de l'habillage juridique et institutionnel posé sur un rapport inchangé entre propriétaires et travailleurs, qu'il s'agisse de la banque patiente, du comité d'entreprise ou du ministère du développement. Une économie de marché coordonnée et une économie libérale sont l'une et l'autre des organisations de l'appropriation privée de la plus-value. Qu'elles se l'approprient à travers une tuyauterie financière différente a son importance, mais ne change pas la nature du système qu'elles forment. C'est aussi pourquoi le cadre marxien est vivant, et le renouveau d'après 2008 le montre : les questions vives qu'il pose portent sur de nouveaux mécanismes d'accumulation, la financiarisation qui transforme la vie ordinaire en un flux de paiements d'intérêts, la plateforme qui convertit en surplus l'attention non rémunérée et le travail à la tâche. Il laisse de côté la question de savoir si le capitalisme d'aujourd'hui est « plus » ou « moins » capitaliste que celui de 1900.

Ce que les historiens affirment réellement

Aucune de ces six voix ne répond à la question de l'étape 2. Les théoriciens de la périodisation et les cadres historiques hétérodoxes demandent « quel genre d'entité historique est cette chose ? », et sur cette question, « plusieurs systèmes partageant un nom » est plus proche de la vérité que « un seul système avec des variations ». Le cadre du système de prix de l'étape 1 n'aborde pas du tout cette question : il opère à l'intérieur du régime, quel qu'il soit, que les cadres de la sociologie historique ont identifié, et prend ce régime comme la toile de fond donnée sur laquelle les prix s'équilibrent. Il existe une version apprivoisée et dominante de la périodisation, qui fait se succéder capitalisme marchand, industriel, financier puis de plateforme. Elle emprunte la forme de Streeck en laissant de côté son appareil : le mécanisme de rupture des régimes, le lien entre puissance hégémonique et mode d'accumulation, le rôle de la crise. Les formes fortes sont celles de Streeck et de Polanyi, et elles ont raison à cette couche, sous une réserve : aucune version de la thèse de périodisation ne remplace le cadre du système de prix ou celui des types comparatifs. Elle opère sur une autre couche. La chronologie empirique qui fonde tout cela se trouve dans le livre d'histoire : la rupture des années 1970 dans Histoire économique, chapitre 16, le régime de financiarisation au chapitre 18, la rupture de 2008 qui clôt le troisième régime de Streeck au chapitre 19, et l'esclavage, que les cadres marxien et du système-monde lisent comme constitutif du capitalisme industriel, au chapitre 9. Vous pouvez suivre sur la carte des routes commerciales atlantiques les flux entre centre et périphérie que décrit Wallerstein. Dans le livre consacré à la filiation des idées, Marx apparaît dans toute sa force dans Histoire de la pensée économique, chapitre 4, et le retour des cadrages polanyien et wallersteinien dans le débat vivant après 2008 fait l'objet du chapitre sur le pluralisme moderne (chapitre 17). Tout le réseau des écoles, y compris la tradition marxienne et son renouveau, se parcourt sur le graphe de la pensée économique. Streeck, Arrighi, Braudel, Polanyi et Wallerstein sont des sociologues historiques et des historiens des Annales, hors du champ du livre d'histoire de la pensée économique, et ils sont donc cités ici directement.

Trois étapes, trois verdicts différents. Étape 1 : un seul système, à la couche où les prix coordonnent. Étape 2 : plusieurs types, aux frontières souples entre les groupes. Étape 3 : plusieurs systèmes partageant un nom, à la couche de la longue histoire. La dernière étape pose la question qui reste. Ces réponses sont-elles concurrentes, de sorte que le lecteur doive en choisir une, ou situées à des couches différentes, de sorte que le lecteur ait besoin des trois pour seulement voir la question ?

Étape 4 sur 4

La synthèse

Vous portez maintenant cinq thèses qui tirent en sens contraires : la coordination par les prix de Hayek comme trait définitoire, les complémentarités de Hall et Soskice comme types stables, les ruptures de régime de Streeck, la société de marché de Polanyi comme anomalie du XIXe siècle, le rapport salarial marxien comme constante sous l'habillage institutionnel. Le geste facile, à partir d'ici, consiste à en choisir une pour se débarrasser de la question, à déclarer que le capitalisme « est en réalité » le système de prix, ou qu'il « est en réalité » le rapport de classe, et à laisser tomber les autres. Voir pourquoi les fils sont en désaccord est plus difficile, et une fois qu'on l'a vu, le désaccord cesse de ressembler à un combat pour ressembler à un ensemble de réponses à des questions différentes.

Quand deux personnes sont en désaccord, elles peuvent l'être à trois profondeurs différentes. Elles peuvent diverger à la couche du cadre, c'est-à-dire sur ce que le mot désigne et sur la fonction qu'il remplit, et aucune donnée ne tranche ce désaccord, parce qu'on choisit un cadre pour les questions auxquelles il répond. Elles peuvent aussi, en admettant le même cadre, diverger à la couche de la méthode, sur la manière de mesurer ou de modéliser la chose, et ce désaccord-là est tranchable en principe : il suffit de voir quelle méthode explique le mieux hors échantillon. Elles peuvent enfin, en admettant le cadre et la méthode, diverger à la couche du paramètre, sur l'ampleur d'une grandeur, et c'est une question empirique ordinaire, dont la meilleure estimation se révise au fil du temps. Presque tous les débats publics sur le capitalisme mêlent ces trois couches et deviennent de ce fait impossibles à gagner. Séparez-les, et l'essentiel de la chaleur se révèle mal dirigé.

Les trois couches du désaccord

À la couche du cadre : un vrai désaccord qu'aucune donnée ne tranche

La science économique dominante dit que le capitalisme est le système de prix, la propriété privée plus la coordination par les prix. La tradition marxienne dit qu'il est le rapport salarial, l'appropriation privée du surplus prélevé sur des gens contraints de vendre leur travail. Polanyi dit qu'il est le marché désencastré, la tentative du XIXe siècle de mettre la société au service du marché. Ce sont trois choses différentes que l'on peut désigner par un seul mot, et elles ne se départagent pas les unes contre les autres, parce qu'elles ne formulent pas le même genre de thèse. Le cadre du système de prix répond à « quel est le mécanisme de coordination ? ». Le cadre marxien répond à « quelle est la structure de classe ? ». Polanyi répond à « quel genre d'entité historique est-ce ? ». Chacun est le bon outil pour sa propre question et le mauvais pour les autres. Refuser d'en couronner un, c'est traiter correctement un différend de cadre.

À la couche de la méthode : un débat productif qui a largement convergé

Placez-vous à l'intérieur du cadre de l'économie politique comparée, admettez que la question est « comment varient les configurations capitalistes contemporaines ? », et le différend qui reste porte sur la méthode : faut-il découper le monde en quelques types discrets, à la manière de Hall et Soskice, ou le noter sur des dimensions continues et laisser les groupes se dégager, à la manière d'Amable ? C'est le genre de désaccord que les données peuvent faire bouger, et elles l'ont fait bouger. Le domaine a convergé vers des dimensions structurées en groupes : le regroupement est réel, les pôles sont robustes, mais les frontières sont plus souples et le nombre de types moins fixe que ne l'affirmait le binaire d'origine. Le résultat est suffisamment tranché, et ce qui l'a tranché, c'est l'approche qui a continué d'expliquer les cas à mesure que de nouveaux se présentaient.

À la couche du paramètre : une mesure en cours, des estimations honnêtes

Descendez encore d'une couche, fixez le cadre et la méthode, et il reste des grandeurs qu'on est toujours en train de mesurer. Jusqu'où les économies libérales et coordonnées ont-elles convergé depuis 1980 ? L'estimation la plus courante est : en partie, avec une convergence substantielle de la finance et de la gouvernance d'entreprise, et une divergence durable des États-providence et des marchés du travail. Quelle part du modèle développeur d'Asie de l'Est survit aux années 2020 ? Comment se dénoue l'interrègne de Streeck d'après 2008 : par un régime de croissance restauré, un nouveau compromis ou une entropie prolongée ? Ce sont des questions empiriques ordinaires, qui ont des réponses en principe et, en pratique, les meilleures estimations du moment.

Un système ou plusieurs

« Le capitalisme est-il un système ou plusieurs ? » n'est pas une seule question. Ce sont trois questions sous les mêmes mots, qui opèrent à trois couches à la fois, et c'est en nommant les couches qu'on voit la question se défaire entre ses mains. À la couche du cadre, il existe un désaccord véritable et insoluble entre le système de prix, le rapport salarial et le marché désencastré, et la bonne réponse consiste à reconnaître quel cadre emploie une thèse donnée. À la couche de la méthode, il existe un débat réel mais largement tranché, qui a convergé vers des dimensions structurées en groupes. À la couche du paramètre, la mesure se poursuit, et la convergence partielle est l'estimation la plus courante. Chacune des trois traditions a raison là où elle le revendique : la science économique dominante à la couche du cadre qu'elle occupe, l'économie politique comparée à la couche de la méthode où elle travaille, la sociologie historique à la couche du cadre et du long terme qu'elle vise. Chacune ne va trop loin que lorsqu'elle oublie sur quelle couche elle se tient. Ce que vous emportez, c'est donc une habitude : la prochaine fois qu'un tweet, une chronique ou un chapitre vous dira ce que le capitalisme « est en réalité », demandez d'abord à quelle couche opère la thèse, et l'essentiel du débat se dénouera avant même que vous ayez pris parti.

Où cela nous mène

Nous sommes partis du mot que la plupart des lecteurs rapportent d'un cours d'économie, le capitalisme comme propriété privée plus prix, et nous avons pris au sérieux sa forme la plus forte, le problème de la connaissance chez Hayek. Puis chaque étape a retiré quelque chose à la version inconditionnelle. La littérature de politique comparée a montré que des économies qui satisfont toutes au cadre du système de prix se regroupent néanmoins en types durables, au comportement différent, même si les groupes sont plus souples que ne l'affirmait le premier binaire, si sûr de lui. Les historiens et les hétérodoxes ont montré qu'à l'échelle des siècles « capitalisme » désigne une séquence de régimes, ou un système-monde unique, ou un rapport de classe, ou une expérience du XIXe siècle, autant de questions que le cadre du système de prix n'est pas construit pour aborder. La synthèse est une désambiguïsation : le désaccord se situe à trois couches, et nommer la couche, c'est tout le geste.

La question ne paraissait sans réponse que parce que trois questions étaient repliées dans une même suite de mots. Séparez-les, et vous pouvez tenir les trois réponses à la fois sans contradiction.